Landes et défrichements dans la région de La Suze au 18ème siècle.
Voici des extraits d’un bail passé à La Suze en 1777 :
… Fut présent m(aîtr)e Jean Pierre Beasse greffier en chef au siege du
Comté de La Suze dem(euran)t en cette ville, lequel a fait bail
à ferme pour quatre recoltes entieres et consécutives qui commenceront
de l’été prochain et finiront après lesdites quatre recoltes
ainsi qu’il sera ci-après expliqué à Guillaume Hercé
ecobueur demeurant en cette paroisse à ce présent
ce acceptant, preneur pour lui et ceux qu’il pourra s’associer,
un terrain inculte en un tenant en landes et bruyeres de temps
immémorial dépendant de l’ancien lieu de la Richardiere
ou autres, joignant d’un côté vers
nord le chemin de La Suze à Malicorne, d’autre côté vers
sud les landes des s(ieu)rs Briquet, et Le Boucq et la d(emoisel)le
Pasquier son épouse, d’un bout vers orient les landes de
la Maladrie en partie et autre partie celles dud(it) s(ieu)r Le Boucq
d’autre bout vers occident les terres nouvellement défrichées
et autres terres de la Croix au Brun …
… a la charge par lui de commencer à défricher des
la semaine prochaine de sorte qu’il n’y en ait en cette partie que quatre journaux
de défrichés pour la semaille prochaine, et que le
surplus à prendre le long du chemin et continuer en montant soit défriché et ensemencé dans le cours des deux
années suivantes par moitié, de façon que s’il ne défrichoit
et n’ensemençoit pas la moitié de la partie restante, il en payeroit
également la ferme par avance à valoir sur la partie qui
doit être défrichée dans la seconde année, et de même pour
la seconde moitié du restant en cas que le tout ne puisse pas
absolument être écobué dans les trois premières années
sans néanmoins pouvoir différer plus tard que la quatrième
année pour que la totalité dud(it) terrain soit entièrement
écobuée et ensemencée, lequel terrain sera arpenté
amiablement entre les parties sur le pied de soixante
dix chaînées par journal à raison de vingt cinq pieds
la chaînée non compris les haies et fossés, de sorte que le tout
soit défriché et ensemencé jusqu’aux dites haies et fossés …
… a la charge en outre par le dit preneur
de faire avant le carême prochain le fossé qui joint la gauche dud(it) chemin en
allant de La Suze à Malicorne et de le tirer en droite ligne
depuis les terres de la Maladrie jusqu’à celles de
la Croix au Brun en continuant par le bout où il aura
commencé et laissant pour le chemin qui se trouvera
dudit chemin hors de l’alignement quand même il
reculeroit de la trace des anciens fossé, led(it) s(ieu)r bailleur
préférant d’abandonner son terrain pour la facilité
dud(it) chemin sauf à lui à reprendre de l’autre côté ce qu’il
pourroit perdre de terrein de celui-ci, Lequel fossé aura
six pieds d’ouverture et trois pieds de large par le fond et
de profondeur proportionnée en donnant le plus qu’il
sera possible de pante au taluts et éloignant les terres
de sorte que le haut du fossé ne soit pas trop chargé et que
le taluts ne puisse s’écrouler dans le fossé qui est le seul
qui dépende dudit terrain à défricher …
… ledit preneur semera a ses frais
tout le glan, graine de sapin ou autre graine que led(it)
s(ieu)r bailleur lui fournira lors dud(it) quatrième et
dernier ensemencé … ».
Lorsque l’on parle de défrichement, on pense très souvent aux moines défricheurs du Moyen-âge. Mais le 18èmesiècle, sous l’impulsion des agronomes, a également favorisé l’implantation de
nouvelles cultures, surtout dans des régions comme les nôtres où les terres sablonneuses étaient principalement occupées par des landes. C’est d’ailleurs ce que montre clairement la carte de Jaillot datée de 1706.
Cette impression est renforcée par la description qu’en a faite Arthur Young à la fin de 18ème siècle :
« L’Anjou et Le Maine sont également remarquables par l’immensité de leurs bruyères … En allant de La Flèche à Turbilly, j’en vis plus que dans aucun
endroit. »
Il ne faut cependant pas imaginer des landes inoccupées par l’homme. Il s’agit en fait de terres incultes mais elles sont utiles au
bon fonctionnement de l’agriculture. Dans notre région, ces landes fournissent des végétaux qui servent de litière pour les animaux de ferme. Ils serviront donc dans un deuxième usage
d’engrais.
Mais les végétaux des landes fournissent également un complément alimentaire lorsque la saison est difficile. Un acte d’échange
de 1686 donne une information claire concernant une lande à Fillé : « Il donnera en échange de ladite rente
de trois livres des landes et paissages à lui appartenant situés dans les landes de Pierre Aube paroisse de Fillé. »
Les bruyères sont aussi utilisées pour couvrir certains bâtiments agricoles tels que les loges. Ainsi une montrée faite
à Voivres en 1759 nous dit : « Plus qu’il se trouve une mauvaise loge adossée au pignon de ladite étable qui n’est soutenue que de six pieux non
fourchées avec un faîte de charpente et le reste du bois est rond ou de quartier, couverte de bruyères et fougères sans clôture autour. »
On accorde d’ailleurs une importance à ces terres. Les actes notariés y faisant référence précisent à chaque fois que ces terrains
seront clairement délimités. Ainsi en 1761, un accord réglant un litige entre le comte La Suze, Louis Michel Chamillard, et Louis François Daniel de Beauvais, seigneur du Gros Chesnay à
Fillé, nous indique : « Lesdites parties sont en outre convenues que mondit seigneur le comte de La Suze fera lotir à mondit sieur de Beauvais et à ses
hoirs vingt arpents de lande dans les landes Beaufeu situées paroisse dudit Roëzé en une seule pièce mesurée à la perche de vingt deux pieds, lesquels seront clos de bons fossés de cinq pieds de
largeur et trois pieds et demi de profondeur … lequel arpentage ayant été fait par Jean Gandouard, arpenteur géomètre de la ville du Mans. »
Lors de la rédaction du bail de la métairie de Beauchêne à Guécélard en 1771, le propriétaire, Louis François Daniel de Beauvais, fait
indiquer dans les obligations que doit le fermier (le métayer René Boucher) la mention suivante : « Seront tenus chaque année avant la fin
du mois de mars de labourer six journaux de terre dans la nouvelle enceinte que mondit sieur bailleur a fait faire dans le Bouray, lequel labour leur sera payé à raison de quatre livres le
journal. »
Un acte notarié de 1786 nous décrit bien ces changements dans l’exploitation des landes. Il porte sur l’exploitation de la lande de
Beaufeu à Roëzé. Nous l’avons vu, elle appartenait en partie au comte de La Suze. En 1786, le bêcheur Louis Cador prend la concession de quarante deux sillons « en l’ancienne lande ou plaine de Beaufeu en la paroisse de Roëzé ». Le locataire précédent avait « fait faire [des
travaux] dans ledit terrain qui est défriché et en guéret de blé noir après repos de six ans. »
De même à Fillé, un texte de 1780 témoigne des défrichements : « Quatre journaux de terre
situés dans les enclos de Pierraube autrefois en landes dans ladite paroisse de Fillé. »
La lande de Pierre Aube à Fillé
Ces landes sont souvent défrichées par des personnes de basses conditions ; ils en ont parfois un droit d’utilisation. Par
exemple, un acte de 1807 nous rapporte l’indication suivante : « Qu’en l’année mil sept cent soixante seize, le nommé Jean Pageot, journalier, de
l’agrément verbal desdits sieur et dame de Beauvais défricha environ quatre hectares quarante quatre ares (dix journaux) dans la partie desdits deux cent arpents de la lande du Petit Bourray, y
fit construire une loge et a continué d’en jouir avec sa famille jusqu’à son décès arrivé au cours de la Révolution, comme usant de la bienfaisance des
propriétaires. »
Terminons par le témoignage de Louis Simon (1741-1820), étaminier à La Fontaine Saint Martin, qui évoque l’apparition des
sapins dans notre région : « Les sapins ne sont ici guère plus anciens que moi. Quand je suis venu au monde, il n’y en avait peut-être pas un cent dans
La Fontaine … Il parait que c’est M. Dorvaulx, le grand-père à celui que j’ai vu et qui était de mon âge qui les a fait venir de Bordeaux car il y a de quatre ou cinq espèces de sapin ; mais
le nôtre est le plus profitable parce qu’il croît et végète mieux. C’est un grand bonheur que le sapin se soit multiplié dans ce pays ici car l’autre bois serait d’une cherté
extrême. »