Sarthe Patrimoine Histoire Châteaux Manoirs Églises Paysages Le Mans Maine Personnages Pays de la Loire Maine Archéologie Abbayes Archéologie Science Pays de la Loire
1. Le site
L’église est bâtie sur un modeste promontoire à un endroit où le Roule-Crottes (appelé également Arche aux Moines ou Bellève dans des documents) vient se jeter dans la Sarthe ; le site est un peu à l’écart du cheminement ancien. Deux axes viennent du sud (Le Lude et La Flèche dit encore « grand chemin mansais ») et se rejoignent à la Croix de Braye ; ils filent vers Arnage pour franchir le ruisseau de Roule-Crottes par un gué. Puis en remontant vers le Nord, ils vont à nouveau se scinder en deux en se dirigeant vers Pontlieue (« grand chemin ferré ») ou vers le Gué-de-Maulny (c’est d’ailleurs sans doute ce chemin qu’emprunta Charles VI en 1392 lors de son accès de folie en forêt du Mans).
Quant à la Sarthe, elle ne fut pendant longtemps navigable que jusqu’à Arnage ; et encore seulement après que les navires trop imposants aient réussi le transfert de leurs marchandises à Malicorne pour aller au-delà. Il devait y avoir un passage vers l’autre rive pour rejoindre Spay par le lieu-dit l’Enfournoire au niveau d’un moulin dépendant de l’abbaye de La Couture et installé aux îles d’Arnage1. La présence d’un bac jusqu’à la fin du XIXè siècle semble perpétuer cette activité.
Le bourg d’Arnage est à l’extrémité sud de la paroisse de Pontlieue et ce sont le ruisseau du Roule-Crottes, la rivière Sarthe et l’ancien chemin de La Flèche au Mans qui marquent la limite avec Spay et Moncé-en-Belin. Il s’agit manifestement d’un découpage ancien.
1 DE VAUGUYON, Note de chaussées détruites, Analyse des travaux de la société royale des arts du Mans, Le Mans, 1820, p.55
L’origine du toponyme « Arnage » semble remonter à l’époque gauloise en s’appuyant sur le terme « ana » qui désigne une zone marécageuse ; d’ailleurs le Gué d’Arnage qui permet de traverser le Roule-Crottes est installé dans une zone humide. La carte du relief montre en effet que la confluence entre le Roule-Crottes et la Sarthe est légèrement plus basse que le voisinage. On retrouve aussi cette racine gauloise dans d’autres lieux-dits proches qui se nomment « Anarée ». On signalait d’ailleurs des plantes particulières dans les « landes marécageuses » du secteur de Virecane en 18791.
Au Moyen-âge, le site de l’église d’Arnage relève de l’abbaye de La Couture. Il n’est pas impossible que les terres d’Arnage aient fait partie d’un vaste domaine mérovingien donné à la fin du VIè ou début VIIè siècle, même si le « Avanto » du testament de l’évêque Bertrand est difficilement attribuable2 à Arnage comme l’indique le cartulaire de l’abbaye3. Par contre on retrouve le mot « Anegia » et « Anege », au XIIIè siècle, dans ce même cartulaire. C’est au début du XIIIè siècle qu’apparaît le mot « Arnagiis » et au début du XVè siècle celui de « Ernaige ».
1 GENTIL (M.), Contributions à l’histoire naturelle de la Sarthe, Bulletin de la Société d’Agriculture Sciences et Arts de la Sarthe, Le Mans, 1879, p. 230
2 BESZARD (Lucien), Étude sur l'origine des noms de lieux habités du Maine, Champion, 1910, p.139
3 Bénédictins de Solesmes, Cartulaire des abbayes de Saint-Pierre de La Couture et de Saint-Pierre de Solesmes, Monnoyer, Le Mans, 1881, p. 3
C’est peut-être justement au Moyen-Âge que le bourg d’Arnage connaît une activité économique liée au commerce des bestiaux. Le fascicule édité en 18511 pour expliquer pourquoi Arnage devrait être une commune relate bien l’importance des bovins dans ce territoire : «C’est à Arnage que séjournent encore la plupart des bœufs qui sont dirigés sur Paris et la Normandie ; c’est là que tous les jours les bouchers du Mans viennent faire leurs achats ; c’est là également de tous les dimanches et mercredis, pendant six ou sept mois de l’année, les marchands de bœufs, vendeurs et acheteurs, se réunissent pour communiquer entre eux. Aussi des valeurs énormes en argent ou en billets de banque sont-elles constamment déposés dans les auberges. »
Le « Chemin aux Bœufs », dans le secteur entre Arnage et Pontlieue, est manifestement une voie de contournement de la ville du Mans ; il traverse une zone faiblement peuplée avec des près humides en bords de la Sarthe et de l’Huisne. Les landes permettent également le parcage des animaux2.
1 Érection d’Arnage en commune, Le Mans, Imprimerie Monnoyer, 1851, p. 2
2 MUSSET (Benoît), L’auberge et le cabaret comme forum marchand (Haut-Maine, XVIIIe siècle), Annales de Bretagne et des pays de l’Ouest Anjou. Maine. Poitou-Charente. Touraine, 127-4, 2020, p. 133
2. La chapelle d’Arnage
L’église d’Arnage n’était jusqu’au XIXè siècle qu’une chapelle relevant de Pontlieue et dédiée à saint Gilles, ermite né à Athènes et mort à Saint-Gilles (Gard) au début du VIIIè siècle ; sa « vita » est rédigée à la charnière des Xè et XIè siècles. Il est invoqué pour différentes choses dont le pardon des péchés sans avoir à se confesser, mais on dit aussi qu’il était protecteur des bergers, de maladies, de la santé du bétail. Ce dernier point n’est pas sans établir un lien avec le « Chemin aux Bœufs », encore faudrait-il trouver un document qui établisse le lien sur Arnage.
On peut donc penser que la dédicace à saint Gilles témoigne d’une création tardive par rapport à d’autres sanctuaires du Maine, d’autant que Arnage n’était pas une paroisse. Il faut noter que l’abbaye Saint-Gilles dans le Gard était à l’origine dédiée à saints Pierre et Paul, comme l’est la Couture au Mans à l’époque qui nous intéresse. Et à l’époque romane, le pèlerinage vers Saint-Gilles est sans doute le plus important en France ; l’épisode le plus célèbre pour en faire preuve est le voyage fait par le roi de France Robert le Pieux dans le premier quart du XIè siècle1.
La mention la plus ancienne de l’édifice religieux semble remonter à 13982 lorsque la fabrique d’Arnage est dotée de la métairie de Bourdigale sur la paroisse de Fillé. Et au siècle suivant, des litiges opposent les habitants d’Arnage au curé de Pontlieue à propos des sacrements et des cérémonies. Toujours est-il que vers les années 1620 le bâtiment est remis en état, ce qui montre l’importance de la fréquentation de la chapelle par les habitants d’Arnage. Le cimetière est installé au sud de la chapelle.
1 GIRAULT (Pierre-Gilles), Les Chemins de Saint-Gilles au Moyen Âge, Revue de géographie historique, 16, 2020
2 FROGER (Louis), Le culte public à Arnage avant 1789, Revue Historique et Archéologique du Maine, 1906, Tome 60, p. 25
Les registres paroissiaux du XVIIè siècle nous donnent un aperçu de la fréquentation de la chapelle. Les baptêmes sont rarement faits à Arnage, sauf en cas de nécessité ; il faut alors porter depuis Pontlieue les huiles pour le sacrement. Par exemple le baptême de Jacques Monceaux en 1631 fait « sur le benistier d’Arnage et y furent portees les sainctes huiles a cause de sa faiblesse ». Ou encore en février 1615 pour Jeanne Chappin qui « fut baptisee sur les fons d’Arnage a cause de l’injure du temps et de la grand froideur q(ui)l faisoit »1.
Les sépultures se font par contre à Arnage. Ainsi en 1601 Yzabel Guebrunet est inhumée « dedant la chapelle d’Arnaige dependant de la p(ar)oysse de S(ain)t Martin de Ponlieue ». On y fait en particulier les sépultures des passants décédés sur les chemins lors de leurs activités commerciales. C’est le cas en juillet 1632 de Jean Ferron qui transportait deux pipes de vin et qui meurt à cause d’une charrette qui « versa sur luy proche de lad(it)e Gymerie et venoit led(it) vin de Parcé ». Ou encore un certain Catherin de la paroisse de Durtal en Anjou mort noyé en mai 1633 au Gué Gilet sur le Grand Chemin et s’en revenant de Paris. On sait aussi par les registres que les porteurs du Sanitas, le lieu proche du Gué de Maulny où on recevait les malades, ramenaient à la chapelle les personnes décédés de contagion et qui habitaient dans le secteur d’Arnage ; par exemple en septembre 1638 « a esté inhumé au cymetière dud(it) Arnage par les porteurs dud(it) Sanitas Estienne Beucher dem(euran)t a Mortiersault lequel est mort de contagion ». On a aussi des accidentés comme en août 1658 où « Guillaume Marchand garçon aagé de 22 ans ou environ qui se noïa dans la riviere pres la chappelle d’Arnages et son corps fut inhumé dans le cymetiere de Arnages ». En 1670 est inhumé au cimetière d’Arnage Pierre Picault, marchand de la ville d’Angers.
On y fait aussi les mariages. En 1605, Gilles Chevallier de Ruaudin et Saincte Choppelin « ont este (con)joinctz en mariage en l’eglise d’Arnaige deppendent dud(it) Pontlieue ». Un mariage de 1615 nous précise même le patron de la chapelle d’Arnage puisque Julian Guillon et Mathurine Choppelin furent mariés « en la chappelle de monsieur (s(ain)t Gilles d’Arnage ».
On sait d’ailleurs que la chapelle était dotée d’une cloche. Une fut fondue et bénite en mai 1648 ; elle est nommée Gilles et avait pour parrain noble Samuel Gilles, sieur de la Guyonnière, conseiller du Roi au siège présidial du Mans. Quant à la marraine, il s’agissait de Marie Martigné épouse de monsieur Brossard, procureur de la fabrique de la chapelle d’Arnage.
1 Pontlieue, BMS 1600-1699, Archives Départementales de la Sarthe
3. La partie romane de l’église d’Arnage
Se pose alors la question du volume de cette chapelle puisqu’on est là dans un bâtiment qui a le même format qu’une église. Il se peut que la fréquentation du lieu par voies terrestres et fluviales ait nécessité la présence d’un lieu de culte correspondant aux besoins d’une population relativement importante. Les registres des délibérations de la ville du Mans du XVIè siècle dressent une liste des paroisses concernées par les fermes sur les quintes du Mans ; on y trouve un certain Colas Musserotte adjudicataire des « paroisses de Ponlieue et Arnage »1. Elle ne devint église paroissiale qu’en 1847.
Marcel Mémin2 écrivait dans son ouvrage sur la paroisse de Pontlieue que la chapelle d’Arnage fut édifiée au XVè siècle, mais la lecture des murs nous annonce une construction plus ancienne. Il faut dire que à l’époque de Marcel Mémin les murs de la nefs étaient totalement enduits donc il était impossible pour lui de les lire. D’ailleurs on sait qu’en 1495 il fallait refaire la couverture de la chapelle3.
Le plan cadastral de 1810 (Pontlieue, section C1) montre clairement un plan rectangulaire avec un chevet plat sans qu’il soit possible d’y établir une chronologie des phases de construction. La tour-clocher n’apparaît pas encore puisqu’elle date de 1837. Les agrandissements du chevet datent du milieu du XIXè siècle ; il se peut d’ailleurs que le portail occidental et la baie qui le surmonte soient de la même époque puisqu’on effectue un certain nombre de travaux dans l’église (vitraux, stalles, autels, etc.). En 1823, on reconstruit le presbytère.
1 TRIGER (Robert), L’administration municipale au Mans de 1530 à 1545, Revue Historique et Archéologique du Maine, 1902, Tome 52, p. 260
2 MEMIN (Marcel), En ses aspects humains, Pontlieue et Arnage ancienne paroisse rurale du Maine, Monnoyer, Le Mans, 1968, p. 6
3 ANGOT (Alphonse-Victor), Simon Hayeneuve d’après un document inédit, Société d'archéologie et d'histoire de la Mayenne , 1893, Tome 7, p. 342
De l’église romane, il ne reste donc que les murs gouttereaux de la nef qui mesure neuf mètres sur quinze. On peut sans doute éliminer de cette période la façade ouest qui ne reprend pas l’appareillage des murs sud et nord de la nef ; de plus certains gros blocs de roussard pourraient être le réemploi d’un état antérieur. La jointure entre la façade et le mur sud est d’ailleurs assez bien visible, malgré l’enduit récent, avec une différence de densité sur les moellons utilisés.
La lecture de l’appareillage semble indiquer qu’il y a eut plusieurs reprises de travaux à diverses époques. Mais sur une hauteur de plus ou moins deux mètres selon les endroits, c’est la technique de l’opus spicatum qui a été employée. Il s’agit d’un type de maçonnerie de parement qui utilise des petites plaquettes de roussard disposées en épis de blé. Cet appareillage s’appuie sur des assises horizontales, relativement régulières, de moellons de roussard.
La partie haute des murs n’utilise plus un appareillage régulier. On trouve toujours des plaquettes de roussard qui pourraient être le réemploi de l’état antérieur ; mais il y a aussi des moellons plus régulier. Ce sont les fenêtres qui permettent de placer cette partie dans l’époque romane. Trois baies, installées sur chaque mur gouttereau, éclairent l’intérieur de la nef. Elles mesurent environ un mètre de haut pour à peine vingt centimètres de large ; au sommet un linteau échancré est gravé de quatre faux claveaux. Les jambages sur le mur nord sont un peu différents de ceux des baies du murs sud.
La proposition de datation faites par Alain Valais1 dans sa thèse sur les églises du premier âge roman place donc les parties basses de la nef dans la première moitié du XIè siècle alors que les parties hautes correspondent plus à des éléments de la période 1075/1125.
1 VALAIS (Alain), Les églises rurales du premier Moyen-Âge (Ve/XIe siècle) dans l'ancien diocèse du Mans et à ses confins, thèse de doctorat, Université Paris Nanterre, 2021, volume 4, p. 13
L'église saint Gilles d'Arnage, mur nord de la nef avec ses trois baies romanes (il ne reste que le linteau de celle de gauche)
L'église saint Gilles d'Arnage (à droite de la gouttière, la séparation entre le mur roman et le mur moderne)