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En 1990, Corinne Châble avait présenté un travail universitaire intitulé « La Suze-sur-Sarthe et la réaction au coup d’État de Napoléon III en 1851 ». Pour ceux qui souhaitent profiter de ses recherches, des informations approfondies sont disponibles sur http://10ansdemariage.over-blog.com/article-journal-d-une-insurrection-decembre-1851-dans-la-sarthe-107924090.html
Nous proposons ici une brève synthèse de ses recherches sur La Suze en 1851.
La Révolution de février 1848, qui avait balayé la monarchie de Juillet pour fonder la Deuxième République, débouche rapidement sur une impasse institutionnelle. Élu président de la République en décembre 18481, pour la première fois par le suffrage universel masculin direct, Louis-Napoléon Bonaparte entretient des relations profondément conflictuelles avec l'Assemblée nationale, dominée par le parti de l'Ordre2, groupe politique majoritaire aux idées conservatrices mais qui ne souhaite pas soutenir plus longtemps le chef de l’État. Face à l'impossibilité légale de réviser l'article 45 de la Constitution — qui interdisait la rééligibilité immédiate du président —, Bonaparte choisit la voie du coup d'État. Le 2 décembre 1851, il décrète la dissolution de l'Assemblée nationale et rétablit le suffrage universel masculin pour légitimer son action3.
À l'échelle du département, la mobilisation du camp républicain se cristallise de manière spontanée, bien qu'elle soit d'emblée paralysée par des débats internes entre le choix des armes et celui de la protestation légale. Dans le chef-lieu manceau, l'incapacité des cadres à structurer un soulèvement d'envergure engendre un déplacement géographique de la contestation : l'épicentre du mouvement glisse vers l'espace périphérique pour trouver un ancrage singulier à La Suze. Néanmoins, cet avortement de la résistance urbaine s'inscrit dans une continuité électorale que les scrutins précédents laissaient présager. Dès les législatives de mai 1849, la vulnérabilité de la mouvance républicaine s'était révélée au grand jour, celle-ci ne parvenant à rallier qu'un tiers des suffrages face à l'hégémonie conservatrice4.
S’inscrivant pleinement dans la géographie politique d’un Ouest légitimiste et conservateur, la Sarthe opère lors de ce scrutin de 1849 un net basculement à droite, même si le vote démocrate-socialiste ne s’effondre pas. Ces élections consacrent la reconquête des élites traditionnelles et de la grande propriété foncière. Ces notables parviennent à capter et à orienter les suffrages d'une paysannerie sarthoise anxieuse, en instrumentalisant avec succès la rhétorique du "péril rouge" et le spectre de la subversion sociale. L’archétype de cette restauration d'influence demeure le triomphe d'Auguste de Talhouët5 : le châtelain du Lude réunit sur son nom plus de 64 000 voix sur environ 103 000 votants, scellant ainsi l’établissement d’une hégémonie conservatrice durable qui servira de socle politique au département tout au long du Second Empire.
L'enseignement le plus frappant de 1849 en Sarthe est la volatilité de l'électorat paysan, passé en un an d'un extrême à l'autre. En 1848, une part importante des campagnes sarthoises avait voté pour le républicain radical Alexandre Ledru-Rollin6. En mai 1849, ce même électorat se tourne vers des figures monarchistes ou napoléoniennes. Ce glissement s'explique par l'influence retrouvée du clergé et des notables locaux sur le vote des campagnes, mais aussi par la déception face aux impôts votés par la jeune République (notamment l'impôt des 45 centimes).
1Louis Napoléon Bonaparte obtient près de 80 % des suffrages en Sarthe.
2ANCEAU (Eric), Le coup d’État du 2 décembre 1851 ou la chronique de deux morts annoncées et l’avènement d’un grand principe, Parlement[s], Revue d'histoire politique 2009/2 n° 12 , pages 24 à 42
3Le suffrage universel masculin avait été restreint par la loi du 31 mai 1850.
4Voir les articles publiés dans Le bonhomme manceau
5Pour aborder ces familles aristocratiques, voir AMALFITANO (Franck), Nobles et titrés de la Sarthe de 1789 à la « république des ducs » : enracinement d’une aristocratie provinciale et parisienne, Thèse, Le Mans, 2010
6GUYON (Léon), Les élections et Ledru-Rollin dans la Sarthe en 1848, Bulletin de la Société d'histoire de la Révolution de 1848, Tome 2, Numéro 11, Novembre-décembre 1905, p. 257-265
Au milieu du XIXè siècle, alors que la Sarthe est majoritairement rurale, cléricale et acquise aux forces conservatrices, la commune de La Suze-sur-Sarthe fait figure d'exception socio-économique. Le bourg s'est développé autour d'un pôle manufacturier dynamique, dominé par l'artisanat et l'industrie du cuir. Cette concentration d'ateliers engendre la formation d'un prolétariat de tanneurs et d'ouvriers de rivière, fortement soudés par des conditions de travail rigoureuses.
Contrairement aux populations des campagnes soumises à l'autorité morale des grands propriétaires terriens, ce milieu ouvrier développe une identité collective combative et une réceptivité précoce aux thèses des « démocrates-socialistes ». L'atelier et le café y deviennent des espaces de politisation où circule la presse républicaine radicale1.
L'originalité de l'insurrection suzeraine des 4, 5 et 6 décembre 1851 réside dans la jonction immédiate entre une élite républicaine déclassée et une base ouvrière mobilisable. Ce basculement est orchestré par des figures aux profils complémentaires, unies par des convictions communes et des liens de sociabilité partagés :
Constant Veillard-Lebreton (1817-18862) : Ancien limonadier (propriétaire du Café de France au Mans) et commis de banque, il incarne l'activisme républicain de terrain. Orateur de la loge « Les Arts et le Commerce » et président de la Société populaire, son café manceau abritait l'imprimerie du journal républicain Le Bonhomme Manceau. Après l'échec de la mobilisation citoyenne au Mans au lendemain du coup d'État, il se replie stratégiquement sur La Suze. Il y opère une jonction avec Félix Pierre, ex-greffier de justice de paix, pour encadrer militairement les ouvriers et tenter de soulever le canton3.
Ariste-Jacques Trouvé-Chauvel4 (1805-1883) : Représentant de la haute bourgeoisie républicaine, son parcours politique est prestigieux : ancien maire du Mans, préfet de police de Paris, puis éphémère ministre des Finances sous la Seconde République en 1848. Écarté du pouvoir après les législatives de 1849 et ayant perdu la direction de sa banque, il s'est retiré à La Suze pour administrer la tannerie familiale avec son associé Jean-Michel Cutivel.
1Il faut sans doute établir des liens avec d’autres révoltes populaires qui se sont déroulées en Sarthe quelques années auparavant. Voir ZIMMER (Karl-Alexandre), Mouvements protestataires et luttes populaires. Une histoire anonyme (Sarthe, 1839), Bulletin des doctorants et jeunes chercheurs du Centre de recherche en Histoire du XIXe siècle, 2023, 12, pp.87-102
2Merci à Christel Rousseau pour sa recherche sur le décès.
3On le retrouve dans les années 1860 à Londres comme commissionnaire en marchandises. Lors de son décès en 1886, il était directeur du casino Marie-Christine au Havre.
4BONS (Renée), La carrière brève mais brillante d’un homme politique et banquier sarthois - Ariste-Jacques Trouvé-Chauvel, Revue Historique et Archéologique du Maine, 4e série, tome 9, Le Mans, 2009, p. 121-227
L'analyse des journées du 2 au 5 décembre 1851 révèle une phase de latence et de recherche d'informations, suspendue aux nouvelles de la capitale. Menée par le limonadier et journaliste Constant Veillard-Lebreton, la révolte mancelle s’appuie sur un petit groupe d'une quinzaine de républicains déterminés a tenté de s'emparer de la mairie du Mans dans les premières heures de la crise. Mais faute de troupes suffisantes et face à la fermeté des autorités militaires locales, l'opération a rapidement échoué. C’est cet échec immédiat qui a poussé Veillard-Lebreton à se replier vers le sud du département pour y organiser la résistance de La Suze aux côtés de Trouvé-Chauvel.
Le basculement dans l'insurrection armée s'opère le vendredi 5 décembre, à la réception des rapports décrivant les combats de barricades à Paris. L'appareil productif de la tannerie Trouvé-Chauvel-Cultivel est alors détourné au profit de la mobilisation générale. Les ouvriers forment le noyau dur du contingent. Le contrôle territorial s'articule en trois temps :
L'armement : Saisie d'environ 200 fusils de la Garde nationale à la mairie de La Suze, complétée par la réquisition nocturne des armes de la commune limitrophe de Roëzé.
La militarisation de l'espace public : Encadrés par Félix Pierre et Veillard-Lebreton, les insurgés établissent leur quartier général à la gendarmerie (située dans le château), fortifient la ville par des barricades et organisent des séances d'instruction militaire improvisées sur la place de l'église.
La justification politique : Trouvé-Chauvel donne une caution légale à la révolte en procédant à la lecture publique de la Constitution, rappelant que le président s'est mis hors-la-loi.
Ce climat révolutionnaire s'inscrit dans une tentative de soulèvement plus globale, bien que fragmentée, à l'échelle du département (Sablé, Mamers, Le Breil-sur-Mérize). L'objectif stratégique demeure la convergence des colonnes armées vers Le Mans pour le 6 décembre.
L'élan insurrectionnel se brise dès le 6 décembre. L'arrivée d'Édouard Trouvé, frère d’Ariste-Jacques, en provenance de Paris, confirme la reprise en main de la capitale par l'armée d'un point de vue militaire. Face à l'absence de soulèvement généralisé et à l'isolement des campagnes sarthoises, Trouvé-Chauvel ordonne la déposition des armes afin d'éviter un bain de sang, revendiquant la responsabilité morale des événements.
La répression judiciaire qui suit s'avère sévère, illustrée par la rhétorique des attendus de jugements de la Commission mixte de la Sarthe1. Les autorités bonapartistes s'attachent à criminaliser les chefs politiques et militaires pour subversion d'ordre public :
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Insurgé |
Profil / Rôle reproché par le tribunal |
Condamnation |
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C. Veillard-Lebreton |
Agent de "propagande démagogique", instigateur de l'attaque du Mans et de l'interception des courriers à La Suze. |
Déportation en Algérie |
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F. Pierre |
Chef militaire, responsable des barricades et du désarmement des citoyens. |
Déportation en Algérie |
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A.-J. Trouvé-Chauvel |
Chef politique, caution morale du mouvement, accusé d'avoir excité ses ouvriers en s'armant d'un fusil. |
Déportation en Algérie |
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J.-M. Cultivel |
Copropriétaire de la tannerie, accusé d'avoir exercé un chantage à l'emploi pour contraindre ses ouvriers à prendre les armes. |
Déportation en Algérie |
Au-delà de ces cadres, la répression frappe le prolétariat suzerain par des mesures de prison, de mise sous surveillance ou d'assignation à résidence. Quelques exils volontaires vers l'Angleterre sont enregistrés, avant qu'une politique de grâces successives ne vienne atténuer l'impact des peines à court terme.
L'échec de la résistance en Sarthe s'inscrit dans la trajectoire globale du pays : le plébiscite des 21 et 22 décembre 1851 ratifie le coup d'État, ouvrant la voie à la proclamation du Second Empire un an plus tard.
Le destin post-insurrectionnel d'Ariste-Jacques Trouvé-Chauvel est à ce titre représentatif des élites républicaines proscrites. Fuyant la déportation, son exil le mène dans les cercles républicains de Jersey et de Londres — où il côtoie Victor Hugo — avant de se reconvertir dans les affaires financières au sein de l'Empire ottoman. Son retour tardif en France et sa mort en 1883 témoignent de la réintégration progressive de cette génération après l'amnistie de 1859 et, à terme, la chute du régime impérial en 1870.
1On trouvera des informations à propos de certains insurgés sarthois sur https://maitron.fr/