Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

  • : Histoire du canton de La Suze sur Sarthe
  • Histoire du canton de La Suze sur Sarthe
  • : Infos sur l'histoire et le patrimoine des communes du canton de La Suze sur Sarthe (72)
  • Contact

Recherche

23 mars 2011 3 23 /03 /mars /2011 11:07

 Les toiles du Maine

a)      Généralités

Les toiles du Maine sont fabriquées à partir de fibres végétales. Pour simplifier, disons que la Mayenne est plus axée sur le lin alors que la Sarthe s’oriente vers le chanvre. A partir de ces toiles, on produit des draps de lit, des serviettes, des torchons, des chemises, des habits, etc. C’est un produit plus rustique et donc moins onéreux que les étamines.

 

Nombreuses productions sont locales et fabriquées par certains habitants des paroisses pour leur usage personnel ou pour une clientèle retreinte.

Il ne faut cependant pas omettre qu’il existe tout de même un marché pour les toiles fines qui après un long travail de blanchissage vont être commercialisées. Notons dans ce domaine la prédominance des blanchisseries lavalloises. La tradition mayennaise remonterait au 13ème siècle lorsque Béatrix de Gavre, femme de Guy IX de Laval, aurait amené le savoir-faire flamand.

Un certain nombre des ces toiles mayennaises étaient achetées par des marchands malouins qui les revendaient en Espagne. C’était un commerce florissant comme le montre  le marché des halles de Laval le samedi matin où plus de 500 pièces étaient présentées à la marque entre huit et dix heures sur les tables d’une quinzaine d’auneurs.

 

Un autre aspect important est l’interdiction du commerce des toiles en point de Venise en 1665. En contrepartie, c’est le point de France qui va se développer et en particulier dans la région d’Alençon avec des sites autour de Mamers, Fresnay, Beaumont. Cette activité permet aux personnes âgées, aux bergères ou encore aux mendiants de l’Hôpital Général du Mans d’assurer un revenu complémentaire.

 

 

b)      L’activité dans le Haut Maine

Comme pour les étamines, certaines familles sont à l’origine du développement de l’activité. Ainsi les Bérard en la personne de Pierre qui, en 1665, va créer la manufacture des toiles du Mans en s’alliant à d’autres investisseurs tels Julien Bouteiller, maître le forge d’Antoigné, Jacques Marchais, maître de la verrerie de la Pierre, André Cheval, bourgeois, Philippe Hermé, marchand, Jacques Butet, notaire, Jean Gallois et Pierre Béraulut, avocats.

 

En Sarthe, on travaille surtout la toile de chanvre ; les pôles majeurs sont la Ferté Bernard, Mamers et Château du Loir. Voici ce qu’en disent quelques témoins de l’époque :

·         1752, Le Grand Lucé : « La plupart des tisserands demeurent à la campagne. Le plus souvent leurs moyens ne leur permettent pas de faire du commerce pour leur compte, ils font des toiles pour les bourgeois et autres … Il y a encore des tisserands audit Lucé que l’on peut qualifier de journaliers, et quand ils manquent de toiles, ils vont en journée. »

·         1762, Bureau d’Agriculture, Château du Loir : « Il [le chanvre] est nécessaire pour occuper les femmes à filer ; elles vendent le fil aux tisserands dans les marchés. L’argent qu’elles en retirent est employé à payer la taille, à acheter du sel pour le ménage, elles en font faire quelque toile à leur usage et pour celui de leur famille. »

·         1762, Bureau d’Agriculture, Fresnay : « On cultive peu de lins, mais beaucoup de chanvres qui sont d’une très bonne qualité … Il en résulte un bien essentiel qui est de fournir du travail à quantité de fileuses qui, sans ce secours, seraient fort à plaindre. Le fermier occupe aussi son monde dans cette saison où il y a peu d’occupations champêtres. Il est beaucoup vendu de chanvre et de lin au marché de Fresnay : presque tout s’emploie en toiles qu’on fait dans le canton, qu’on vend à Alençon, au Mans et à Château du Loir, ce qui fait un des principaux commerces de ce canton. »

 

Louis Simon dans ses écrits nous apporte aussi quelque éclaircissement sur le gout porté aux toiles : « J’ai vu le commencement des cotons et cotonnades. Les dames les plus riches s’en paraient d’abords, puis les femmes du commun et enfin les domestiques, et même les pauvres. »

 

c)       La culture du chanvre

Globalement, le chanvre cultivé en Sarthe est de médiocre qualité sauf dans le Saosnois et le Belinois.

Le travail du chanvre est assez compliqué et doit respecter plusieurs étapes :

a)      3 labours successifs pour le chanvre ; puis le semis en mai/juin suivi de l’arrachage dans la deuxième quinzaine d’août.


39Ballon-recolte-du-chanvre.jpgLa récolte du chanvre dans la région de Ballon

 

b)      Après la récolte viennent le rouissage, le teillage (broyage pour séparer les fibres) et le filage. Le rouissage est source de nombreux conflits avec les autres utilisateurs des cours d’eau. La décomposition des tiges de chanvre provoque une forte pollution de l’eau.

Par exemple, en 1763, une ordonnance du grand maître des Eaux et Forêts de la généralité de Tours stipule l’interdiction du rouissage dans les eaux courantes.


40Ballon-rouissage-du-chanvre.jpgLe rouissage du chanvre dans la région de Ballon


 

c)       Lorsque les fibres ont été séchées vient l’étape du teillage qui consiste à broyer les tiges pour séparer les fibres.


42Braie.JPGUne braie dans la maison de Louis Simon à La Fontaine Saint-Martin (72)

 

d)      Et arrive enfin l’étape du filage.

 

d)      Les tisserands


43Ferte-Bernard-tisserand.jpgDes tisserands à La ferté-Bernard (72)


Le tissage est réalisé par les tisserands dits aussi « tissiers ». Dans les textes de l’Ancien Régime, le mot « tisserand » désigne les personnes qui travaillent le chanvre alors que les « sergers » ou « sargers » travaillent les étamines.

Pour un tisserand à temps plein, la fabrication d’une pièce de cent aunes prend environ un mois. Paul Bois estimait le nombre de ces tisserands à environ 3000 pour le Haut-Maine.

Ils sont souvent installés dans une maison avec cave pour travailler la matière qui a besoin d’humidité. Le métier n’est pas trop cher ; à la fin du 18ème siècle, son coût était d’environ 50 livres. Ces tisserands, travaillant parfois à façon, sont parfois assistés d’un compagnon et rarement deux.

 

Jean Castella avait publié dans la revue La Province du Maine quelques articles sur la paroisse de Chahaignes au 18ème siècle. Cela permet d’avoir un aperçu de ces tisserands. Ils sont appelés « tissier », « texier » et ont un statut varié : compagnon, artisan, bordager, métayer, etc. L’activité textile est souvent une source complémentaire  de revenus pour les bordagers et les métayers lors de la morte saison. Il ressort aussi de son étude que tout le monde est lié au chanvre : exploitants agricoles, artisans, consommateurs. Cela était en partie dû à une mise en œuvre simple : apprentissage d’une année et matériel peu onéreux mais besoin de place pour le métier placé en cave pour garder l’humidité du brin. Ils produisaient des pièces de 30 à 40 aunes sur 2/3 d’aune de largeur.

 

 

e)      Le blanchissage

Une fois la toile tissée, elle passe par le blanchissage qui s’effectue par des lessives successives.

Les Bérard cité ci-dessus avaient installé une blanchisserie à Pontlieue sur les bords de l’Huisne dès la seconde moitié du 17ème s. Elle fut reprise par le fils, Pierre Bérard (mort en 1740) puis par René Augustin Bérard (mort en 1784). La fin de l’activité se situe en 1828. Il y avait des logements (12 en 1732) pour ouvriers, des magasins, des bureaux, une lavanderie avec fourneaux et des mortiers pour les lessives, un pavillon avec calandre (presser les étoffes),  un moulin pour élever les eaux, etc.

Bérard disait lui-même de son entreprise : « Il n’y a point de blanchisserie dans le royaume où le blanc soit si parfait ; il est égal à celui de Hollande, et la réputation de la blanchisserie du mans est si grande, qu’on y apporte des toiles de 30 et 40 lieues. »


44Blanchisserie-Berard-Cadastre-1845.jpgLe site de la blanchisserie Bérard à Pontlieue (cadastre de 1845, Arch. Dép. de la Sarthe)

 

 

 

f)       Importance de l’activité

On possède certains chiffres qui permettent d’avoir une appréciation des productions. Par exemple, celui du marquage des pièces en 1749 :

La Ferté Bernard : 13688 pièces .

Château du Loir : 7634 pièces (Le Paige nous dit en 1777 : « on fabrique de grosses toiles qu’on vend toutes écrues sans être blanchies »).

Le Mans : 7634 pièces.

Thorigné : 6146 pièces.

Dollon : 4576 pièces.

Mamers : 3381 pièces.

Fresnay : 3000 pièces.

 

On peut aussi regarder les chiffres du nombre de fabricants dans la région de Bouloire (1749) :

Bouloire : 85 fabricants (155 métiers)

Volnay : 63 fabricants (120 métiers)

Thorigné : 51 fabricants (100 métiers)

Le Breil : 37 fabricants (74 métiers)

Challes : 33 fabricants (75 métiers)

Saint Michel de Chavaignes : 33 fabricants (70 métiers)

Saint Mars de Locquenay : 23 fabricants (58 métiers)

Maisoncelles : 22 fabricants (52 métiers)

Surfonds : 22 fabricants (50 métiers)

Etc.

Soit un total de 571 fabricants (1153 métiers).

 

Cette région a connu un développement de son activité textile grâce à son positionnement entre deux pôles majeurs : Le Mans et La Ferté-Bernard.

On y produisait deux types de toiles :

Canevas : utilisation locale (grosse toile pour torchons, toile à bâcher, entoiler les vêtements).

Rochelles (ou Cayennes) : exportation vers les Iles via Nantes et la Rochelle pour l’habillement des populations noires des plantations.

 

Les chiffres de la région de Mamers traduisent également l’importance de l’activité des toiles. Cinq cent pièces sont envoyées annuellement à La Rochelle. Ce sont des grosses toiles à voiles pour la marine.

En 1745, le procès verbal d’une assemblée du général des habitants de Mamers nous rapporte les doléances de la population qui s’oppose à la « taille tarifiée qui ruinerait entièrement la ville en faisant déserter ses meilleurs citoyens et ouvriers en toiles et étamines dont le commerce la soutient. »

L’activité devient si importante qu’on procède au déplacement du marché aux fils de la place des halles vers le devant de l’église Saint-Nicolas par manque de place.

 

g)      Les siamoises de Bessé

Parmi les productions de toiles un peu moins ordinaires, on peut citer à Bessé sur Braye la fabrique des siamoises en 1736 dirigée par Elie Savatier (1717-1785). Ces toiles utilisent un mélange de coton et chanvre, ou de coton et lin.


45Elie-Savatier-19eme.jpgPortrait du 19ème siècle d'Elie Savatier (Médiathèque Louis Aragon)

 

46Savatier-acte-de-naissance.jpgActe de baptême d'Elie Savatier (Arch. Dép. de la Sarthe)


Elie Savatier est le onzième enfant d’un étaminier, teinturier et marchand qui possédait un magasin à Montoire. Il s’occupe d’abord d’un commerce de serges et de toiles qu’il vend à Montoire. Il introduit les siamoises à Bessé et fait entreprendre la culture du lin et contrôle une soixantaine de métiers. Il monte une chaussumerie, une tuilerie, une poterie, des moulins à papier (Poncé), un moulin à broyer du bois à teindre. Il devient procureur de la fabrique paroissiale et achète une terre seigneuriale en 1772.

 

h)      Le bougran

Vers 1740, on va également fabriquer du bougran c'est-à-dire une grosse toile de chanvre faite avec de vieux draps de lit ou des morceaux de voiles et utilisée pour les doublures  ou entre la doublure et l’étoffe pour raidir ou encore pour  les emballages.

C’est une création réalisée en 1736 par Guillaume Véron, Pierre Levrard et du sieur Legeai. En 1737, Levrard créé une halle dans le quartier Saint-Jean avec fourneaux, chaudières à teinture et une calendre. On compte alors en 1740 trois ateliers qui fabriquent entre 8000 et 10000 pièces ; il y en a neuf en 1759.

En 1749, Pierre Blanchet demande à installer un atelier de bougran au Mans. On nous dit alors « Que depuis quelques années il s’est établi en cette ville une manufacture de bougrans qui par sa renommée s’accroit journellement et occasionne à l’étranger et marchands à se tourner vers les marchands bougranniers de cette ville, et comme ils sont en petit nombre, ils ne peuvent suffire à fournir le public et à l’étranger, lequel à ce moyen est obligé à se pourvoir en la ville d’Alençon et autres lieux. »

 

 

On pourra regarder un programme vidéo sur les toiles de Bretagne :



Partager cet article

Repost 0

commentaires